Dans La Presse

Lorsque mon ami Georges Zouain m’a approchée cet été en me demandant de vous présenter ce que nous faisons à la Fondation Audi à Saida j’ai tout d’abord refusé : je ne voyais pas en quoi cela pouvait être intéressant ! Vous êtes tous des femmes et hommes d’affaires ayant réussi à des niveaux beaucoup plus importants que moi dans ma petite ville de Saida !
Mais comme il a beaucoup insisté, je me lance…
J’ai repris la Présidence de la Fondation Audi mi 2016, à la suite de mon oncle Raymond Audi, que la plupart d’entre vous connaissent.
J’avais auparavant travaillé durant près de 40 ans à la BAS à Genève, en banque privée. Mais je n’avais jamais coupé les ponts avec le Liban où je revenais très régulièrement.
En 2014, je décide qu’il est temps d’arrêter mes activités bancaires et de rentrer au Liban.
Je n’avais pas de but spécifique en tête, si ce n’est d’essayer de faire quelque chose d’ « utile ». Apres quelques mois de réinstallation et de reprise de contacts, je commence à m’intéresser un peu au Musée du savon à Saida.
Il était en veilleuse : la directrice précédente avait été remerciée début 2014 et mon oncle n’avait plus le temps de s’en occuper de près.
Il me propose d’en reprendre le flambeau.
Je fais une petite étude de faisabilité et en discute avec la Banque. C’est en effet elle qui gérait maintenant les finances de la Fondation, avec pour objectif d’en diminuer les couts et les soucis ! Nous nous mettons d’accord pour tenter de donner un nouveau souffle à ce projet.
-Ma première action a été d’instaurer un ticket d’entrée. Je ne voyais aucune raison pour ne pas en avoir. Cela a cependant été une révolution, tout le monde (surtout le staff) était très inquiet. Je leur ait expliqué que cela valorisait leur travail, et qu’il était normal de payer un droit d’entrée et pour moi, cela assurait une base de rentrée de fonds stable.
(exemple Alliot Marie).
-Je me suis ensuite penchée sur le statut des employés : ils étaient au niveau requis par la loi, sans plus. Je les ai updradés aux conditions des collaborateurs de Audi Services, qui a des normes bien meilleures pour tous les employés non bancaires du Groupe. Cela s’est surtout reflété au niveau des assurances médicales pour eux et leurs familles.
Cette amélioration importante de leur situation m’a fait réaliser combien le statut de base au Liban est minimal, lacunaire et précaire.
Je pars du principe qu’un employé rassuré dans ses conditions de travail est d’autant plus efficace et loyal.
-En troisième lieu, nous avons redynamisé la boutique : elle avait été réduite à sa plus simple expression, ne vendant plus qu‘un peu de savons…
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Mon credo est simple, et applique t en cela un des objectifs principaux de la Fondation qui est de soutenir l’artisanat local.
On y vend donc essentiellement des objets fabriqués au Liban, par de petits artisans, des artistes, de vieilles femmes du souk, de petits ateliers, des femmes au foyer, des handicapés… Toutes ces personnes qui n’ont pas accès aux belles boutiques de Beyrouth.
Mais l’objet à vendre est aussi destiné à une clientèle soit étrangère, soit en tout cas urbaine et occidentalisée.
Pour cela, nous nous sommes penchés, avec parfois l’aide d’une société spécialisée, pour améliorer la présentation, l’emballage, les couleurs les modèles,…
Et, caprice personnel !, je ne vends que des produits que je pourrais avoir chez moi à la maison…
Le but était de donner un coup de jeune, de pratique et de moderne, sans tout décoiffer : dépoussiérage, changement dans la continuité, voilà la ligne de conduite.
Aujourd’hui la boutique regorge de produits divers, mais tous rattachés au bain, à la femme, à la maison.
Nous nous sommes rapprochés de certains artisans avec qui nous mettons au point de modèles exclusifs (parfums et format de savons, verre soufflé…) Ce sont maintenant des partenaires plus que de purs fournisseurs. Et pour certains, je me sens aujourd’hui responsable de leur assurer un marché. (Aita al Chaab).
J’ai eu la chance de constater que Raymond Audi s’était entouré, lors de la mise en place du Musée, d’une équipe de professionnels enthousiastes, compétents et passionnés. J’ai repris contact avec certains d’entre eux, et ils m’ont tous aidée et conseillée avec beaucoup de générosité, en me parlant du souvenir ému et heureux qu ils avaient gardés de leur expérience a Saida.
Pour n’en citer que quelques uns : Youssef Haydar, Lina Audi, Karl Bassil, Leila Badr, Nada Zeineh, Samir Sayegh ….
Par ailleurs, ayant été sensibilisée aux problèmes d’environnement par ma fille, j’ai essayé de modifier certaines choses :
-exit les sacs en plastique
-exit les chalumeaux : ils sont maintenant en acier, à la surprise de beaucoup…
-lampes led
-achat d’un petit van qui consomme nettement moins d’essence.
-installation d’un nouveau générateur plus écologique.
-nous avons aussi accepté, à la demande de la municipalité, de faire installer des panneaux solaires sur une de nos terrasses pour éclairer une rue des souks à coté de nous.
Un autre point qui me paraissait essentiel pour un lieu touristique était de refaire toutes les toilettes afin de les rendre fonctionnelles, hygiéniques et modernes pour accueillir des groupes de touristes.
Nous avons aussi édité une petite brochure qui présente un plan détaillé des souks de Saida, avec les lieux d’intérêt pour les touristes. En cela nous pallions à l’inexistence de toute présence correcte d’un office du tourisme …
Ce point est un de mes projets 2019 (pour ne pas dire combat) avec les autorités locales…
Pour rester dans cette digression, il est intéressant de savoir que les visiteurs de notre musée (en général la plupart des personnes qui viennent visiter Saida) , sont passés de 35.000 en 2016 et 17 à 50.000 en 2018.
Ils sont pour 1/3 étrangers et 2/3 libanais (ou émigrés).
J’ai été d’ailleurs très surprise par l’importance du tourisme intérieur au Liban.
Il me semble que ces statistiques devraient pousser les autorités touristiques à se pencher un peu plus sur Saida...
Culturel
L’autre activité importante a été la mise sur pied d’un « espace » culturel dans la belle maison familiale au-dessus du musée.
Saida a toujours été pour moi une ville rattachée à l’imaginaire familial : nous avons grandi à Beyrouth, mais avec la fierté d’en être originaire. Ma grand-mère nous racontait sa vie la bas, et mon père y allait presque toutes les semaines. Il nous y emmenait parfois (quelle expédition !) avec des arrêts incontournables, tel que la laitue à acheter à Jiyyeh, les pique -niques au boustan en fleurs en avril, les déjeuners chez les cousins Debbané…
Ensuite, Saida est restée dans le mythe, le seul lien étant les visites occasionnelles au cimetière.
En fait rien de concret !
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Et voilà que je débarque, en quasi étrangère, mais évidemment précédée et aidée par l’aura de mes 2 oncles, la réputation de la banque, le souvenir de mon père.
J’y été accueillie avec beaucoup d’affection par des personnes qui semblaient heureuses de voir la famille s’impliquer à nouveau dans la ville.
J’ai réalisé assez vite que Saida avait un manque au niveau de l’offre culturelle « non orientale ». Les personnes qui étaient intéressées allaient toutes à Beyrouth pour assister à des spectacles.
C’est l’ancien ambassadeur de Suisse, François Barras, qui m’a mis le pied à l’étrier en organisant dans nos murs un concert de chants lyriques en octobre 2016. Il m’avait dit : tu verras, la 1ere fois, tu auras péniblement 15 personnes, l’année d’après, 40 et la troisième, tu refuseras du monde. Nous entamons la 3e année…
J’ai donc décidé de mettre les locaux de la Fondation à la disposition de diverses associations culturelles, ong, ambassades etc. pour qu’elles y organisent des évènements à l’intention de la population locale, et ce de façon gratuite.
J’ai ainsi rapidement séparé les activités « commerciales », (musée, boutique, cafétéria), des activités culturelles, gratuites.
Et comme nous sommes une association à but non lucratif, les profits de l’un couvrent les frais de l’autre…
Les activités culturelles sont de tous genres. Il suffit que le projet m’interpelle, qu’il me paraisse pratiquement faisable et intéressant, qu’il ait une connotation sociale, que le public cible soit au moins partiellement identifié car, au début, je n’avais aucun contact, aucune mailing list !
En voici un aperçu, non exhaustif :
Beirut Art Film Festival (BAFF)
Concerts divers : classique, lyrique, oud…
Clubs de lecture.
Signature de livre.
Championnat de scrabble.
Conférences.
Projection de match de foot sur écrans géants.
Séance de yoga/Reiki/méditation.
Spectacle de Guignol.
Exposition de peinture
Récital de piano d’une école de musique.
Au bout de 2 ans, je constate ce qui suit :
Il y a à Saida un noyau culturel intéressé et intéressant. Mais il faut l’identifier, et ce n’est pas facile…
Il est aussi très compliqué d’aviser les gens. Nous pratiquons diverses formules : whatsapp, emails, presse locale, affiches à l’entrée, flyers, mailing de diverses associations… Mais rien n’est vraiment satisfaisant.
Ma cible préférée est les jeunes, étudiants et élèves, de 10 à 18 ans.
Je traite alors avec les écoles qui envoient des classes, souvent déjà préparées par leur professeur. (Concert Vivaldi).
Et lorsqu’il y a débat, c’est vraiment passionnant (March).
Hakawati, The Young Audience.
Mon but est de semer des graines, de montrer à ces jeunes qu’il y a d’autres mondes, d’autres horizons.
Une autre de nos approches est d’aider des jeunes de Saida à monter un projet ou spectacle (Minwal).
Nous mettons aussi parfois nos locaux à la disposition de groupes de jeunes qui ont besoin d’une base ponctuelle pour par exemple mener une enquête sociologique dans les souks…
Et surtout, il y a l’USJ qui monte l’UPT au Sud en organisant depuis l’an passé des cycles de conférences et d’ateliers toutes les semaines dans nos locaux. C’est une grande première pour le sud. Cette année, 18 séances avec des thèmes très variés, sont prévues.
Par ailleurs, il m’importe beaucoup que notre Fondation devienne un lieu de rencontre oecuménique :
Nous avons déjà accueilli 2 fois des groupes de laïcs européens, venus avec des prêtres, pour rencontrer et discuter avec des personnes musulmanes. A chaque fois, outre l’Evêque Grec Catholique et le Mufti de Saida, nous invitons des Sidoniens: les échanges d’idées, les explications et les dialogues sont particulièrement enrichissants et ouverts.
Cela correspond tout à fait au titre de notre site web : « un lieu d ‘échanges et de culture ».
Un autre projet sympathique a été une collaboration avec l’hôpital Hammoud pour une campagne destinée à pousser les enfants à se savonner les mains (Sohtak bi Idak), ainsi qu’à les aider pour un autre projet de Eco
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Soap Bank.
Nuit des Musées
Lorsque le ministère de la culture nous a contactés pour ouvrir notre site lors de la nuit des musées 2017, j’ai appris qu’en 2016 il n’y avait eu que 25 visiteurs !!
Ce n’était pas acceptable.
J’ai contacté quelques personnes susceptibles d’être de la partie, et nous avons décidé d’élargir le nombre de lieux à voir, pour que cela devienne un tour complet de la vieille ville.
Cela s’appelle du coup : Nuit du patrimoine de Saida.
Nous avons mis sur pied un petit comité informel, comprenant des représentants de la municipalité, du palais Debbané, du Khan Sacy et le la Fondation Hariri.
Chacun y a mis du sien :
Eclairage et nettoyage des souks,
Navettes avec les villages avoisinants,
Scouts pour diriger les gens,
Fanfares
Lettre d’information distribuée aux élèves de toutes les écoles ( chabaket el madaress)
Trouver des sponsors locaux
Contact avec les associations de commerçants pour les inciter a ouvrir le soir
Communication avec la presse locale
Distribution d’affiches et de flyers
Etc. etc
2017 : 2.200 visiteurs
2018 : 6.000 visiteurs
Au vu des succès obtenus, je pense que pour l’avenir, cette organisation doit se structurer.
Pour terminer, je dirais qu’il me semble qu’un souffle nouveau commence à animer Saida : Plein de projets ont concordé. Il y a de plus en plus de manifestations culturelles diverses et variées. Des concerts de Noêl dans des églises, un festival de musique, un marathon, une soirée « portes ouvertes », des concerts au Khan Sacy, des festivals culinaires…
Beaucoup de personnes locales se mobilisent pour organiser, souvent bénévolement, ces spectacles et activités. Une prise de conscience de la valeur du patrimoine local commence vraiment à se faire, à tous les niveaux
Il y a cependant de nombreuses améliorations à apporter aux infrastructures de la ville, pour qu’elle puisse répondre valablement aux besoins de la demande culturelle, patrimoniale et touristique.
J’espère que les autorités vont en mesurer réellement la nécessité et la valeur, et y accorder de l’importance !


   
   

 

 

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